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Le Mythe de la Grèce blanche,
entretien avec Philippe Jockey, par Aurore Vincenti et Arthur Tiar.
Publié dans Moment Grec (ed. du Regard, 2015)


photo©Arthur Tiar, Theseustempel, Vienne, 2015

Une Grèce monumentale (de carte postale) hante l’imaginaire collectif. Une lumière éblouissante accentue les contours du marbre immaculé qui se détache sur un fond bleu : le ciel, la mer, toujours recommencés, comme disait le poète. Cette image idyllique et ce mythe d’une Grèce blanche, véhiculés depuis des siècles, reposent sur une distorsion de la réalité historique. Penser que la statuaire grecque n’était que marbre blanc relève du contresens. En réalité sculpture et peinture étaient indissociables tant dans l’architecture que dans la statuaire antiques. Les dernières technologies fournissent les preuves incontestables de leur polychromie. Et pourtant, une résistance plus ou moins consciente travaille cette vision de la Grèce où la couleur n’a toujours pas sa place. C’est ce que l’historien Philippe Jockey, ancien membre de l’École française d’Athènes et professeur d’histoire et civilisation grecques à l’Université d’Aix­Marseille, met à l’épreuve dans son ouvrage, Le Mythe de la Grèce blanche, histoire d’un rêve occidental. Il s’interroge sur les raisons d’un tel déni de la couleur et exhume les causes de l’émergence de cette mystique. Philippe Jockey ne la réduit pas à une problématique purement esthétique. Loin de là. Il en dévoile les rouages politiques qui gouvernèrent ce désir de blanchiment purificateur d’une culture originellement métissée et conduisirent à un totalitarisme de la blancheur.

Aurore Vincenti - Arthur Tiar Quelle valeur était-elle donnée au « blanc » dans la Grèce antique ? était-ce une couleur à part entière ? était-il investi d’une charge symbolique positive ?

Philippe Jockey
Le blanc était une couleur, certes. Il était utilisé dans la peinture et la sculpture et pas seulement pour créer des effets d’ombre et de lumière. Maintenant, avait-t-il la même valeur que toute autre couleur ? Non, je ne le pense pas. La connotation positive du blanc était associée à la femme. Plus elle avait le teint blanc, plus cela témoignait qu’elle n’était pas contrainte à des tra- vaux extérieurs qui allaient brûler sonvisage, commechezlapaysanne. Il ya, dans la pensée archaïque et classique, l’idée qu’une femmedequalité doit rester confinée dans l’espace domestique y compris pour les taches nobles. à l’inverse, un homme dont la peau est blanche est un homme malade qui ne se livre pas aux seules occupations dignes de ce nom pour un homme, du moins dans une expression idéale de la citoyenneté, c’est-à-dire les travaux de la guerre et de la chasse.

A.V. - A.T. Dans votre ouvrage, vous faites la distinction entre deux versions de la polychromie : la « bigarrure » et le « bariolage ». Cela se joue-t-il au niveau de la trame, du tissage ? Quand c’est ouvragé et structuré, s’agit-il de la bigarrure, et quand c’est le désordre, du bariolage ?

P.J. Il y a un bon mais aussi un mauvais agencement des couleurs.Tous deux chargés d’une valeur métaphorique évidente. Il y a bariolage de la langue barbare : un « barbariolage », si je puis m’exprimer ainsi. Par ailleurs, la langue elle-même peut être bigarrée. Elle se carac- térisera simplement par une bonne morphologie. Qui va en juger ? Ceux-là mêmes qui inventent cette notion. Le terme même de Poikilia veut dire à la fois la bigarrure et le bariolage. Il est associé à l’un ou l’autre, en fonction du contexte. Cela comprend une notion d’équilibre également. Le bariolage est dans l’excès. Il ne s’agit donc pas, chez les Grecs, d’une simple opposition entre le blanc et la couleur mais d’un bon ou d’un mauvais usage des couleurs.

A.V. - A.T. À quoi la polychromie est-elle associée politiquement en Grèce ?

P.J. Au Ve siècle av. J.-C., la polychromie était certainement associée, chez ses détracteurs, à un excès de démocratie, un excès de paroles. C’était aussi un excès de couleurs. Faire parler tout le monde engendre le désordre. La démocratie radicale est violemment condamnée par Aristophane, notamment dans ses comédies. Cette démocratie radicale est justement à l’image d’une mauvaise Poikilia des couleurs : tout le monde s’exprime sans ordre et sans mesure. En réalité, les Grecs ont été aristotéliciens très tôt, avant même Aristote. Aristote voyait la vertu comme un sommet d’éminence entre deux extrêmes opposés, et notamment sur le plan poli- tique avec la monarchie radicale d’un côté et la démocratie radicale de l’autre. Au centre : une oligarchie modérée. On peut suivre la même logique pour la couleur. Le blanc, c’est l’inachevé, l’excès de couleurs est associé au barbare et entre les deux se situe un juste équilibre.

A.V. - A.T. Vous parlez de « malentendu » par rapport à cette réécriture de l’histoire face à ce déni d’une polychromie. S’agit-il véritablement d’un malentendu ou plutôt d’un mensonge conscient ? Qui cela a-t-il arrangé en premier lieu ?

P.J. Je n’ai pas voulu être trop radical parce que je pense qu’il y a eu malgré tout des erreurs qui peuvent se comprendre par la transmission, par le destin de toute cette production sculptée. Aussi faut-il faire attention à ce que l’on dit. La décoloration s’est également faite de manière accidentelle. Mais nul doute qu’elle ait aussi, à la Renaissance, d’une facon ou d’une autre, permis de se débarrasser des couleurs du Moyen Âge, qui gênaient un peu. Ce qui a très certainement joué de même, c’est la découverte de l’autre contemporain, la décou- verte du nouveau monde, de ses bigarrures, de ses bariolages, de ce sauvage emplumé, coloré. Tout cela a certainement contribué très fortement à ce blanchiment d’un idéal occidental. Il a fallu se définir comme justement dépourvu de ces plumes, de ces couleurs.

A.V. - A.T. Alors, cela signifierait que la Grèce, ou du moins l’image que l’on se fait de la Grèce, se situerait précisément à la frontière entre l’Orient et l’Occident ? Ou entre l’oppresseur ottoman et les Européens ?

P.J. Le problème, c’est que les Occidentaux, au sens large, cherchent le Grec mais ne le trouvent pas. Au XIXe siècle, plus rien ne ressemble à la Grèce en Grèce ! Donc, d’une cer- taine facon, ils l’inventent. Les monuments non grecs, les témoins de la domination otto- mane, du passage des croisés et tout ce qui ne relève pas de l’idéal dorique ou ionique grec est éliminé. On fait la même chose pour la langue, soumise à une purification. On la débar- rasse de tous ses emprunts aux différents conquérants pour arriver à une langue totalement artificielle : la katharévousa. Cette catharsis de la langue va de pair avec la perte des couleurs. On cherche à rendre plus blanc, plus pur. Pour les monuments, on se débarrasse de tout ce qui ne parait pas antique, classique, labellisé. Puis on construit les nouveaux batiments d’Athènes : l’Académie, l’Université, le Musée national… C’est ainsi qu’on invente une architecture blanche.Toute cette blancheur est donnée de manière très artificielle. Les Occi- dentaux reconstruisent l’image du Grec dont ils ont besoin pour mieux s’opposer à ces deux anti-figures que sont l’indigène du Nouveau Monde et l’oppresseur ottoman. En outre, lorsque la Grèce a reconquis son indépendance en 1830, les nations européennes ont projeté leur idéal antique, leur philhellénisme. Elles ont de la sorte participé à cette déco- loration qui est passée par une élimination matérielle systématique de tout ce qui « ne fai- sait pas grec ». Néanmoins, on constate que le mishellénisme a très vite succèdé au philhellénisme. Aujourd’hui, on a des résurgences de mishellénisme. C’est ce qu’ont ressenti les Européens du XIXe siècle quand ils ont redécouvert la Grèce. Le mishellénisme est né de cette déception de ne pas avoir trouvé une image de l’art grec et du Grec à laquelle on s’était identifié. Ce que l’on découvre au contraire est un métissage de tous les conquérants, des envahisseurs successifs, des Vénitiens, des Turcs et autres qui ont produit le Grec d’au- jourd’hui réputé, à tort, pas très grand, basané et les cheveux frisés.

A.V. - A.T. La blancheur de la Grèce, ravivée en 1830, est-elle acceptée par les Grecs ?

P.J. Ils n’ont pas le choix de toute facon. Je pense que, oui, ils participent eux aussi de ce blanchiment. Dans les années dix-neuf-cent-trente, c’est le « concert des nations », si je puis m’exprimer ainsi, qui décide de financer la restauration de l’Acropole, les bati- ments, les structures en marbre, etc. Et c’est un Grec, Balanos, qui supervise l’ensemble des opérations. Aujourd’hui comme hier, depuis la révolution en 1830, seuls les Grecs ont la main totale sur la restauration de leurs monuments. Ils peuvent faire appel à des financements étrangers, mais dans le cadre de conventions. Quant à la politique même de restauration, elle est décidée exclusivement du côté grec. Les écoles archéologiques de fouilles en Grèce de nos jours ont la liberté totale de la définition scientifique de leur politique. En revanche, en termes de muséographie et de restauration, aucune. D’ail- leurs, elles préfèrent ne pas l’avoir. Parce que ce serait une telle responsabilité ! En somme, la construction d’une image par l’archéologie est aux mains du pouvoir politique. Et ce, depuis l’invention de la Grèce moderne.

A.V. - A.T. Donc aujourd’hui, en 2015, ceux qui décident de la restauration des bati- ments, du nettoyage, de l’entretien, ce sont les politiques ?

P.J. En dernier ressort, oui. Même s’il existe des commissions internationales qui finan- cent et qui diront qu’il faut faire comme ceci ou comme cela, de toute facon, au bout du compte, c’est le Premier ministre grec et le gouvernement qui décident.

A.V. - A.T. Et le retour de la couleur n’est pas prévu ?

P.J. Non, malheureusement. Pourtant, j’incite souvent nos amis Grecs à le faire. Je leur dis : « Écoutez, si vous voulez marquer vraiment votre position de facon construc- tive face au reste de l’Europe, il faut redonner à l’Acropole ses couleurs, au Parthénon ses couleurs. C’est là qu’est votre identité, et non pas dans l’idée fausse que d’autres ont plaquée sur votre histoire. Cette blancheur vous est imposée, vous participez à sa reproduction en continuant à restaurer le Parthénon, l’Erechthéion, tous les monu- ments de l’Acropole avec le marbre pentélique qu’on extrait dans les carrières à côté. » Et ce Parthénon est de plus en plus blanc. Donc, paradoxalement, à mesure qu’on l’achève, il est de plus en plus inachevé. On est en train de reconstruire à l’envers. Je leur dis : « Vous avez un enjeu extraordinaire, il faudrait absolument redonner leurs couleurs à tous vos monuments. Là, vous marqueriez votre différence, vous feriez réémerger votre identité réelle. »

A.V. - A.T. Est-il scientifiquement possible de restituer les couleurs d’origine ?

P.J. Aujourd’hui, nous avons de plus en plus les moyens de redonner leur polychromie à ces monuments. Et si on ne veut pas le faire en repeignant directement sur le marbre, ce qui serait oh ! combien excitant, mais compliqué, on le peut maintenant par des pro- jections lumineuses très au point. Je l’expérimente actuellement dans un autre laboratoire qui est spécialisé dans la modélisation des vestiges archéologiques. Il est possible effectivement de projeter sur une statue ses couleurs définies d’après une enquête phy- sico-chimique effectuée auparavant. Grace à un spectacle son et lumière, on pourrait, chaque soir, redonner au Parthénon ses couleurs.

A.V. - A.T. La question de l’héritage de la sculpture grecque aujourd’hui est extrêmement complexe. Il y avait les temples, certes, mais surtout quantité de sculptures en or, argent ou bronze qui n’existent plus. Si le marbre a tenu, le reste a « disparu ». Il semble donc que nous n’ayons pas vraiment idée des « goûts » des Grecs.

P.J. En effet, on a perdu l’essentiel de la sculpture antique. Les plus belles œuvres, réa- lisées effectivement en bronze, argent ou or, ont été pillées très tôt. Les Romains furent les premiers à le faire, à une échelle inédite jusque là, soit pour les remployer chez eux, soit pour les fondre. C’est pour cela qu’il n’en subsiste rien, si ce n’est quelques éléments épars. Nous avons très peu de statues cultuelles, à l’exception de ce qui relève du décor monumental, architectural. Ainsi, on apprécie la sculpture grecque avec ce qu’on a bien voulu nous en laisser. C’est ce qui fait que, dès que l’on exhume quelque chose qui sort un peu de l’ordinaire, cela provoque des inquiétudes partout. Dès le XVIIIe siècle, et sur- tout au XIXe siècle, la mise au jour d’un certain nombre d’objets colorés a beaucoup dés- orienté et je crois qu’aujourd’hui, c’est encore le cas.

A.V. - A.T. La couleur résiste donc à l’inhumation mais pas à la pluie ?

P.J. Certains contextes d’enfouissement sont plus favorables, effectivement. La peinture à la détrempe ne résiste pas longtemps à l’altération atmosphérique. Même si l’usage de la peinture à l’encaustique est attesté, on en trouve très peu. En revanche, dans des condi- tions d’enfouissement particulières, humides, on peut trouver beaucoup d’éléments pro- tégés par les dépôts eux-mêmes. Il arrive que la peinture subsiste sous les concrétions. C’est également cela qui a conduit, une fois encore, à l’effacement des couleurs. En vou- lant débarrasser les statues de ces concrétions au XIXe et au XXe siècle, on a retiré cela même qu’elles protégeaient, parfois, c’est-à-dire la dorure et les couleurs.

A.V. - A.T. Le « mythe » se fonde donc sur une défaillance technique de la peinture par rapport à la pierre. Est-ce qu’on ne peut pas s’interroger précisément sur le fait que ces peintures n’ont pas été restaurées au cours du temps ?

P.J. Ca l’a été jusqu’au moment où le christianisme s’est substitué au paganisme. Les idoles païennes étaient renversées, couleurs et dorures comprises. Ce qui est piquant, c’est que, dans les églises du Moyen Âge, du moins à certaines époques, on va tout peindre sauf les éléments en marbre blanc récupérés, qui vont servir de chancels, par exemple. Et c’est là le paradoxe absolu puisque ces vestiges, ces témoins de l’antique, blanchis, nettoyés, plus blancs que blancs, plus résistants que les peintures que l’on est obligé de refaire, vont être les garants de la pureté, de l’idéal chrétien, alors qu’à l’origine, c’était le contraire.

A.V. - A.T. Le musée a-t-il joué un rôle important dans la consécration et la fixation de ce mythe de la Grèce blanche ?

P.J. Très certainement. D’abord parce que le musée est constitué de ce que l’on a retiré aux autres contextes. De leurs dépouilles, en quelque sorte.Tout ce qui est décontextualisé, arraché à son contexte initial, perd déjà de sa signification. Ensuite, dans le musée, l’objet a été nettoyé puis mis en scène pour ce qu’il est, perdant donc le sens de l’ensemble et donnant une idée totalement fausse de tout ce qui relevait justement de la scénographie, de cette recherche de l’éclat par la situation dans les monuments… Les musées sont très intéressants pour les spé- cialistes, pour les historiens de l’art. Mais je pense qu’ils contribuent à entretenir le mythe, notamment à travers leurs scénographies. C’est évidement un contresens par rapport à une réalité antique beaucoup plus complexe. Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy, figure extraordinaire, inclassable et prolixe, au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, fut l’un des pre- miers à dire qu’il faullait détruire les musées, qu’il fallait arrêter de piller, d’arracher les œuvres à leur contexte. Et que, au contraire, laisser l’œuvre d’art dans son contexte était le seul moyen d’en avoir une bonne perception, de retrouver le sentiment du beau.

A.V. - A.T. Puisque l’on parle de musée, il y a eu récemment la rétrospective Jeff Koons à Beaubourg. à propos de son Hercule Farnèse, un guide expliquait dans l’exposition qu’il cherchait à confronter des objets décoratifs d’aujourd’hui (les gazing balls, des boules réflé- chissantes colorées qui décorent nombre de jardins aux États-Unis) à ceux de nos ancêtres (réplique de la sculpture classique, qu’il fait fabriquer dans un platre « plus blanc que blanc »). En l’occurrence, il semble que, dans les deux cas, il s’agisse d’objets d’aujourd’hui !

P.J. Oui, et en outre les artistes de l’Antiquité s’en sont donné à cœur joie à l’époque pour peindre cette sculpture de couleurs vives. Il fallait donner à Héraclès un teint suffisamment bronzé, parce qu’il travaille dehors, c’est l’homme des douze travaux, en témoigne sa couleur de peau. Il pouvait être blessé, saigner, la léonté devait être de couleur très vive elle aussi. On est donc dans un contresens absolu de ce que pouvait être l’Héraclès de Lysippe. Mais l’association avec la sphère bleue est intéressante. Le bleu égyptien était le pigment de syn- thèse le plus utilisé dans l’Antiquité classique ! C’est cette couleur-là. Et puis, il y a quelque chose de l’ordre d’une exaltation du corps masculin qu’on retrouve dans Olympia, le film de Riefenstahl. Vous avez là, dans l’idéalisation, exactement ce qu’on voit dans ce film de 1936.

A.V. - A.T. Comment le parti nazi a-t-il réussi à reprendre à son compte cette mytho- logie de la Grèce blanche pour asseoir ses fondements idéologiques ?

P.J. Les nazis sont les héritiers d’une construction très ancienne qui a progressivement confondu le blanc avec l’excellence antique. Dès l’époque impériale romaine, les grands de ce monde aimaient à s’entourer des idéaux, des modèles plastiques classiques du Ve siècle. Comme ceux de Polyclète, de Phi- dias, de Praxitèle. Ils reprenaient ces modèles, qu’ils copiaient et recopiaient. Ce faisant, ils conservaient cet idéal esthétique du jeune homme bien développé, présentant un équilibre parfait du point de vue de la pondération, et ils finissaient par occulter tout ce jeu de couleurs qui existait dans les originaux, y compris en bronze, qui étaient également polychromes. Il y a donc un courant esthétique qui a dérapé peu à peu vers une position idéologique : la décoloration qui conduit à la blancheur a été érigée ensuite en valeur positive. On s’est entouré de ces formes, on les a reproduites à l’infini et on a perdu la couleur. La couleur est devenue un obstacle à la forme. Ce débat forme/couleur, il existe depuis toujours.

A.V. - A.T. Qu’ont pensé les Grecs quand les nazis ont repris cette mystique ? Car, dans leurs discours, les nazis affirmaient : « On était des Grecs, auparavant. »

P.J. « On était des Grecs auparavant mais on va faire mieux. Car eux n’ont pas sur- vécu ! » Comme dans tous les pays, il y a eu des positions très tranchées. Les Grecs ont énormément souffert de la guerre, de l’occupation allemande, peut-être plus que d’autressi tant est que l’on puisse hiérarchiser de cette manière-là. Certains se sont certainement retrouvés dans ce mythe d’une Grèce blanche, mais je ne pense pas que cette position était générale, tant s’en fallut. Je crois que les Grecs sont hostiles à toute forme d’invasion, simplement parce qu’ils en ont assez souffert. L’occupation allemande était une occu- pation de plus, et de trop. Même si, idéologiquement, il pouvait y avoir des Grecs ger- manophiles, je crois que ca n’était pas du tout la majorité.

A.V. - A.T. Et quid du parti d’extrême droite Aube dorée ? Y a-t-il blancheur plus écla- tante que celle d’une aube dorée ? On pensera aux mots de Maurras que vous citez dans votre ouvrage lorsqu’il décrit, dans Le Voyage d’Athènes, la première colonne des Propylées
« toute dorée, mais toute blanche ». Est-ce que le choix de ce nom pour un tel parti est une référence au nazisme ou à des idéologies d’extrême droite ?

P.J. Aube dorée, en grec ancien, se dit chrysè augè, donc l’or plus l’éclat. C’est un terme qui existe en grec ancien mais qui est très peu attesté en définitive. J’ignore d’où vient leur choix. En tout cas, on retrouve l’expression dans Les Oiseaux d’Aristophane. Je ne suis pas sûr qu’il y ait une référence consciente à cela, mais c’est quand même étonnant. Dans les derniers vers, la locution « aube dorée » signifie l’arrivée d’une nouvelle ère. Elle correspond justement à une nouvelle civilisation qui brillera de tout l’éclat de l’or. On célèbre le retour de la « Royauté (« Basileia ») », qui va enfin apprendre à ces oiseaux qui pépient dans tous les sens (les démocrates radicaux de l’Athènes classique, en somme) comment il faut se comporter. Donc un bon régime : la Royauté, incarnée para- doxalement par une femme (!), bientôt épouse du héros principal de la pièce. L’éclat de cette renaissance dorée correspond à l’exaltation d’un pouvoir fort qui doit s’imposer à tous ! Le choix de cette métaphore par le parti d’extrême droite « Aube dorée » rebat aujourd’hui indéniablement les cartes idéologiques traditionnelles des couleurs aux- quelles le mythe de la Grèce blanche nous avait habitués. Il renoue, en tout cas, avec une tradition grecque qui n’a jamais cessé, quelle que fût l’appartenance politique de chacun, de donner à l’or une place que les partisans contemporains d’une Grèce blanche répu- gnent encore aujourd’hui à admettre.

 
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